Des tranchées de l'Artois aux enfants des Kilns : comment deux guerres ont ouvert l'armoire

Des écolières avec leurs valises et leurs étiquettes arrivent devant une maison de campagne en 1939
Des écolières avec leurs valises et leurs étiquettes arrivent devant une maison de campagne en 1939
Les évacuées
Un microphone ancien dans un studio de radio de 1941 éclairé par une lampe
Le micro de la BBC
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La toute première phrase de Narnia parle d'enfants envoyés loin de Londres à cause des raids aériens. Derrière elle, il y a deux guerres : celle d'un sous-lieutenant blessé dans le nord de la France, et celle d'un professeur quadragénaire devenu la voix d'un pays bombardé.

La toute première phrase de Narnia parle d'enfants envoyés loin de Londres à cause des raids aériens. Derrière elle, il y a deux guerres : celle d'un sous-lieutenant blessé dans le nord de la France, et celle d'un professeur quadragénaire devenu la voix d'un pays bombardé.

  • 1939 : des écolières évacuées de Londres arrivent aux Kilns, et Lewis note le début d'une histoire.
  • 1917-1918 : sous-lieutenant au Somerset Light Infantry, blessé le 15 avril 1918 à Mont-Bernanchon.
  • 1941-1944 : quatre séries de causeries à la BBC et des conférences dans les bases de la RAF.
  • La guerre traverse Tactique du diable, Le Poids de gloire, Cette hideuse puissance et Narnia.

Une première phrase venue de 1939

En septembre 1939, l'Angleterre évacue les enfants des villes menacées par les bombardements. Les Kilns, la maison de Lewis près d'Oxford, accueillent plusieurs écolières venues de Londres. Lewis, qui n'a pas d'enfants et les connaît mal, découvre leur curiosité et s'étonne de leur manque d'imagination. C'est à cette époque qu'il note le début d'une histoire : quatre enfants évacués chez un vieux professeur. Il l'abandonne, puis la reprend dix ans plus tard. Ce sera Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique, qui s'ouvre précisément sur des enfants « envoyés loin de Londres à cause des raids aériens ».

Pour comprendre ce que cette phrase porte, il faut remonter vingt ans plus tôt.

Retour en arrière : le soldat de 1917

Irlandais, Lewis n'était pas soumis à la conscription. Il s'engage pourtant en 1917, par le corps de formation des officiers d'Oxford. Sous-lieutenant au 3e bataillon du Somerset Light Infantry, il arrive en première ligne dans le nord de la France le 29 novembre 1917, le jour de ses dix-neuf ans. Il connaît l'hiver des tranchées, une fièvre des tranchées qui l'envoie à l'hôpital, puis l'offensive allemande du printemps. Le 15 avril 1918, à Mont-Bernanchon, un obus britannique tombé trop court le blesse à la poitrine, à la main et à la jambe et tue son sergent. Son ami Paddy Moore est tué la même année. Nous racontons cette période française en détail dans « Lewis côté français : la guerre, les traductions, les lecteurs ».

Lewis en parlera peu. Dans Surpris par la joie, il consacre à la guerre quelques pages pudiques : le froid, la boue, les hommes « comme des scarabées écrasés », mais aussi la camaraderie et son admiration pour les simples soldats. Il en garde une horreur de la guerre et une méfiance pour les grands discours. Son premier livre, le recueil de poèmes Spirits in Bondage (1919), est celui d'un jeune athée revenu du front.

1939 : étudier quand le monde brûle

En octobre 1939, Lewis prêche devant les étudiants d'Oxford un sermon resté célèbre, Apprendre en temps de guerre. Pourquoi étudier la poésie quand Rome brûle ? Parce que la vie humaine s'est toujours vécue au bord d'un précipice, répond-il ; la guerre ne crée pas la situation, elle la rend visible. Il faut continuer à chercher le vrai et le beau, ne serait-ce que pour ne pas laisser l'esprit aux propagandistes.

Les frères Lewis sous l'uniforme

Lewis rejoint la Home Guard, la garde territoriale, et patrouille la nuit dans Oxford une fois par semaine, fusil sur l'épaule. Warnie, officier de carrière à la retraite, est rappelé en 1939 et envoyé en France. Évacué en 1940 lors de la débâcle, il est rendu à la vie civile et patrouille ensuite sur la Tamise avec son petit bateau de croisière, dans une unité de volontaires.

Une voix à la radio

En 1941, la BBC cherche un laïc capable de parler de la foi à une nation éprouvée. Elle a remarqué Le Problème de la souffrance (1940). Lewis donne quatre séries de causeries de 1941 à 1944, d'abord en direct depuis Londres, en quinze minutes environ. Il parle comme il enseigne, avec des images du quotidien. Le succès est énorme : des milliers de lettres, des auditeurs dans les casernes et les abris. Ces causeries deviendront Les Fondements du christianisme (1952). En parallèle, il se rend dans des bases de la Royal Air Force pour parler à de jeunes aviateurs, dont beaucoup ne reviendront pas : il dira que c'était l'exercice le plus difficile de sa vie.

Une bibliothèque de guerre

Tactique du diable (1942) suit un jeune homme pendant le Blitz. Le Poids de gloire (1941) est prêché dans une église pleine de soldats. Perelandra et Cette hideuse puissance posent la question d'une science sans morale au moment où les totalitarismes prétendent fabriquer un homme nouveau, comme L'Abolition de l'homme (1943). En 1942, Lewis devient président du Socratic Club, fondé à Oxford pour que croyants et incroyants débattent à armes égales.

Ce que les deux guerres ont laissé dans Narnia

  • Les enfants évacués, qui ouvrent la série.
  • Un regard jamais naïf sur les combats : dans Narnia, on se bat, Peter, Edmund ou Tirian connaissent la peur et les blessures, mais la guerre n'est jamais glorifiée pour elle-même. Les batailles sont courtes, et ce qui compte, c'est le courage, la loyauté et le pardon. Voir notre page sur les batailles de Narnia.
  • Une loyauté de soldat : la promesse faite à Paddy Moore, tenue pendant trente ans, éclaire la place de la parole donnée dans les Chroniques.
  • Une phrase qui fait débat : le Père Noël, en donnant des armes aux enfants, prévient que « les batailles sont laides quand les femmes y combattent ». Elle en dit long sur la génération de Lewis (voir « Susan, Orual et Joy »).

Et aujourd'hui ?

Le lien entre Lewis et la Grande Guerre intéresse de plus en plus les chercheurs, jusque dans le nord de la France. Pour un lecteur d'aujourd'hui, relire Narnia en sachant d'où vient son auteur change le regard sur ses batailles : elles sont écrites par quelqu'un qui a connu la boue de l'Artois.

Voir aussi

sources inspiration

  • https://en.wikipedia.org/wiki/C._S._Lewis
  • https://www.cslewis.com/us/about-cs-lewis
  • https://en.wikipedia.org/wiki/Mere_Christianity