La sous-création : Lewis, Tolkien et l'art d'inventer des mondes

Une toile inachevée qui devient un vrai paysage
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Pour Tolkien, inventer un monde n'est pas un caprice d'enfant : c'est imiter, à notre petite échelle, l'acte du Créateur. Lewis a partagé cette conviction, mais il l'a mise en œuvre d'une façon très différente. Essai sur deux manières de bâtir un monde.

Pour Tolkien, inventer un monde n'est pas un caprice d'enfant : c'est imiter, à notre petite échelle, l'acte du Créateur. Lewis a partagé cette conviction, mais il l'a mise en œuvre d'une façon très différente. Essai sur deux manières de bâtir un monde.

  • « Sous-création » : le mot de Tolkien pour l'invention d'un monde secondaire cohérent.
  • L'eucatastrophe, ce retournement heureux inattendu, est au cœur des deux œuvres.
  • Tolkien bâtit avec rigueur ; Lewis assemble des images et mêle les mythologies.

Un mot inventé par Tolkien

Le mot « sous-création » (sub-creation) vient de J.R.R. Tolkien. Il l'expose dans une conférence donnée le 8 mars 1939 à l'université de St Andrews, en Écosse, puis publiée en 1947 sous le titre On Fairy-Stories. En français, on la lit sous le titre Du conte de fées, dans le recueil Faërie et autres textes (Christian Bourgois, puis Pocket). Détail savoureux : l'essai paraît pour la première fois dans Essays Presented to Charles Williams, un volume d'hommage préparé par Lewis lui-même, et Lewis y donne aussi un texte, On Stories.

L'idée est simple et vertigineuse. Dieu seul crée à partir de rien. L'homme, lui, crée à partir de ce qu'il a reçu : il prend des arbres, des montagnes, des bêtes, des mots, et il les recompose en un monde secondaire. Ce monde a ses propres lois. Si l'auteur est habile, le lecteur y « entre » et y croit tant qu'il est dedans. Tolkien ne parle pas de « suspension volontaire de l'incrédulité », la formule de Coleridge. Il parle d'une croyance secondaire : quand l'enchantement fonctionne, on n'a rien à suspendre, on est simplement ailleurs.

Pour Tolkien, ce désir d'inventer n'a rien d'enfantin. Il découle du fait que l'homme est fait à l'image d'un Créateur. Nous inventons parce que nous avons été inventés. Il l'a dit en vers dans Mythopoeia, un poème né de la longue conversation nocturne de septembre 1931 avec Lewis, sur Addison's Walk, et dédié par « Philomythus » (l'ami des mythes) à « Misomythus » (celui qui s'en méfie). Le second, c'était Lewis, encore incrédule.

Fantaisie, rétablissement, évasion, consolation

Dans Du conte de fées, Tolkien attribue au conte quatre vertus. La fantaisie, c'est le plaisir de l'invention elle-même. Le rétablissement nous rend un regard neuf sur les choses banales : après avoir lu des histoires de dragons, on regarde autrement un cheval, un arbre ou une pierre. L'évasion n'est pas une fuite lâche, mais celle du prisonnier qui pense à autre chose qu'aux murs de sa cellule. La consolation, enfin, culmine dans ce que Tolkien appelle l'eucatastrophe.

L'eucatastrophe

Une catastrophe, au sens premier, est un retournement final. L'eucatastrophe en est la forme heureuse : au moment où tout semble perdu, la situation bascule et la joie surgit, soudaine, presque douloureuse. Tolkien insiste : ce n'est pas une fin facile qui nierait la douleur. La défaite reste possible et on l'a sentie de près. Mais le récit laisse entrevoir, l'espace d'un instant, une joie qui dépasse les murs du monde.

Narnia en est plein. La Table de Pierre se brise au lever du jour et Aslan est vivant. Le cor de Susan résonne, et l'aide arrive au moment où les Vieux Narniens n'en peuvent plus. Puddlegum pose son pied nu sur le feu de la Sorcière, et l'enchantement se dissipe. Chaque Chronique a son moment de bascule. Pour Tolkien comme pour Lewis, ces moments ne sont pas des trucs de conteur : ils sont l'écho d'une histoire plus grande. Tolkien l'écrit en toutes lettres : la naissance du Christ est l'eucatastrophe de l'histoire humaine, et la Résurrection celle de l'Incarnation.

Deux bâtisseurs, deux chantiers

Les deux amis partagent la théorie, mais pas la méthode.

Tolkien bâtit de l'intérieur. Il commence par des langues, puis il leur invente des peuples, une histoire de plusieurs millénaires, des généalogies, des cartes. Son monde doit tenir debout sous tous les angles. La Terre du Milieu est notre propre monde dans un passé imaginaire. Et Tolkien se méfie de l'allégorie : il dira en 1966, dans l'avant-propos de la seconde édition du Seigneur des Anneaux, qu'il la « déteste cordialement » sous toutes ses formes.

Lewis assemble des images. Il ne part pas d'une langue, mais d'une vision : un faune sous la neige avec un parapluie et des paquets, une reine sur un traîneau, un lion magnifique. Il ne craint pas les mélanges : faunes grecs, géants nordiques, chevaliers médiévaux, Père Noël et animaux qui parlent. Narnia est un autre monde, relié au nôtre par des portes. Sa géographie et sa chronologie se sont précisées au fil des livres, parfois après coup. Tolkien trouvait ce bric-à-brac indigeste. Lewis, lui, revendiquait le droit du conteur à puiser partout.

Lewis et la « supposition »

Lewis a expliqué sa démarche dans deux courts essais, On Three Ways of Writing for Children (1952) et Sometimes Fairy Stories May Say Best What's to Be Said (1956). Il y distingue l'auteur, qui veut donner forme à des images qui le hantent, et l'homme, qui a ses convictions. Le conte de fées s'est imposé à l'auteur parce qu'il aime sa brièveté, sa retenue dans les descriptions et sa liberté. L'homme y a vu ensuite une chance. En transportant les grandes vérités chrétiennes dans un monde imaginaire, débarrassées de leurs vitraux et de leurs souvenirs d'école du dimanche, on pourrait peut-être leur rendre leur force première. Il parle de se glisser au-delà de « dragons vigilants », les réflexes qui nous empêchent d'être émus par ce qu'on croit trop bien connaître.

Lewis refusait pourtant le mot d'allégorie. Il préférait parler de supposition : supposons qu'il existe un monde de bêtes parlantes et que le Fils de Dieu s'y incarne, comme il s'est incarné chez nous ; que se passerait-il ? Aslan n'est pas un symbole du Christ, au sens où un personnage abstrait représenterait une idée : il est ce que le Christ pourrait être dans ce monde-là. C'est une forme de sous-création, au sens de Tolkien, même si le monde de Lewis est moins « fini » que celui de son ami.

Le mythe devenu fait

Ce qui unit finalement les deux auteurs, c'est leur conviction que les mythes ne sont pas des mensonges. Tolkien en convainc Lewis en 1931. Lewis le reformule en 1944 dans un bref essai, Myth Became Fact : les grands mythes païens du dieu qui meurt et renaît étaient comme des rêves annonciateurs, et dans l'Évangile le mythe est devenu un fait historique. Dans cette perspective, inventer des mondes, ce n'est pas tourner le dos au réel. C'est s'exercer à reconnaître le réel quand il ressemble à un conte.

Une création chantée

Un dernier rapprochement frappe les lecteurs : dans Le Neveu du magicien, Aslan fait naître Narnia en chantant. Chez Tolkien, le monde naît d'une grande musique, celle des Ainur, au début du Silmarillion. Ce texte n'a été publié qu'en 1977, après la mort des deux écrivains, mais Tolkien y travaillait depuis la fin des années 1910. Lewis en a-t-il entendu parler ? On ne le sait pas avec certitude. La parenté est en tout cas profonde : pour l'un comme pour l'autre, le monde est d'abord une œuvre d'art, et l'artiste humain en est le lointain apprenti.

Pour aller plus loin

  • J.R.R. Tolkien, Du conte de fées et Mythopoeia, dans Faërie et autres textes (Christian Bourgois, 2003 ; Pocket). Une seconde traduction de l'essai figure dans Les Monstres et les critiques et autres essais (Christian Bourgois, 2006).
  • Irène Fernandez, Mythe, raison ardente. Imagination et réalité selon C. S. Lewis (Ad Solem, 2005).
  • Colin Duriez, Au cœur de Narnia (Raphaël, 2005), la source du texte de Marc Varidel ci-dessous.

Voir aussi

Ce qu'en disait blog.narnia.ch

  • article — articles/160-sous-creation-chez-c-s-lewis-et-j-r-r-tolkien.md — # Sous-création chez C.S. Lewis et J.R.R. Tolkien *Marc Varidel — 2005-12-30* La sous-création de Lewis, Narnia, comme celle de Tolkien, la Terre du Milieu, ont en commun une caractéristique que Tolkien considère comme étant au cœur de toute fiction, du conte de fée en particulier : l’usage de « l’eu-catastrophe » (bonne catastrophe), c’est-à-dire un retournement de situation au moment où les circonstances sont au plus mal. Pour Le Hobbit et le Seigneur des Anneaux, on peut mentionner le moment où Bilbo trouve l’anneau, la destruction de celui-ci sur le Mont Maudit ainsi que la défaite finale de Sauron. En ce qui concerne les Chroniques de Narnia, on peut mentionner la résurrection d’Aslan et la défaite de la Sorcière Blanche, dans l’Armoire magique, l’arrivée de Peter et Edmund, et plus tard d’Aslan et de son armée, dans le Prince Caspian. Chacun des sept livres des Chroniques contient au moins un de ces moments miraculeux. Pour Tolkien, comme pour Lewis, LA « bonne catastrophe », la meilleure de toutes, reste la naissance de Christ, qui, avec sa mort et sa résurrection, ont chamboulé le monde : alors que le mal régnait jusqu’alors, l’expiation des péchés du monde sur la croix a marqué la victoire sur les conséquences éternelles du péché. Les sous-créations des deux amis sont de forme différente ; l’une certainement plus simple que l’autre, adaptée à un public plus jeune, mais toutes deux sont des chefs-d’œuvre de la littérature imaginaire. Marc Varidel Texte basé sur : * Colin Duriez, Au cœur de Narnia, Edition Raphaël, 2005 (chapitre 5) * C.S. Lewis and Narnia for dummies (chapitre 6) — Marc Varidel — 2005-12-30

sources inspiration

  • https://www.tolkiendil.com/tolkien/biblio/du_conte_de_fees
  • https://www.isfdb.org/cgi-bin/title.cgi?2199671=
  • https://en.wikipedia.org/wiki/The_Chronicles_of_Narnia
  • https://www.decitre.fr/livres/mythe-raison-ardente-9782884820615.html