Raisonner ou raconter ? Les deux plaidoyers de Lewis et ceux qui leur ont répondu



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Pour des millions de lecteurs, Lewis est celui qui a rendu la foi chrétienne pensable. Il l'a fait de deux façons : en raisonnant, à la radio et dans ses essais, puis en racontant, dans ses romans et dans Narnia. Que valent ses arguments ? Et pourquoi a-t-il fini par préférer les histoires ?
Pour des millions de lecteurs, Lewis est celui qui a rendu la foi chrétienne pensable. Il l'a fait de deux façons : en raisonnant, à la radio et dans ses essais, puis en racontant, dans ses romans et dans Narnia. Que valent ses arguments ? Et pourquoi a-t-il fini par préférer les histoires ?
- Un laïc, pas un théologien : il défend un « christianisme tout court ».
- Trois arguments favoris : la morale, la raison, le désir ; et le fameux « fou, menteur ou Seigneur ».
- Des critiques sérieuses : Anscombe, Beversluis, des théologiens.
- Le récit comme autre plaidoyer : « passer devant des dragons vigilants ».
Un avocat qui n'était pas du métier
L'apologétique, c'est l'art de défendre une croyance par des arguments. Lewis n'était ni prêtre ni théologien, mais professeur de littérature, et il le rappelait souvent. C'est justement ce qui a fait son succès : il parlait la langue de tout le monde, avec des images tirées de la vie quotidienne, et il connaissait de l'intérieur les objections de l'incroyant, puisqu'il avait été athée jusqu'à plus de trente ans.
Il refusait d'entrer dans les querelles entre Églises. Il voulait défendre ce qu'il appelait mere Christianity, le christianisme commun à presque tous les chrétiens à travers les siècles. Il le comparait à un vestibule qui mène à plusieurs pièces : on ne s'y installe pas, mais c'est là qu'on se rencontre. Résultat : il est lu aussi bien par des protestants évangéliques que par des catholiques ou des orthodoxes.
Premier plaidoyer : raisonner
Trois arguments
- La morale. Tout le monde invoque une règle de justice quand il se dispute. D'où vient cette loi que nous connaissons sans la respecter ? Pour Lewis, elle pointe vers un législateur (Les Fondements du christianisme, L'Abolition de l'homme).
- La raison. Si nos pensées ne sont que le produit de processus physiques aveugles, nous n'avons aucune raison de leur faire confiance, y compris quand elles concluent au matérialisme (Miracles).
- Le désir. Nous éprouvons un désir qu'aucune chose de ce monde ne comble. Chaque désir naturel a son objet ; celui-ci laisse supposer un autre monde (Le Poids de gloire, Surpris par la joie).
« Fou, menteur ou Seigneur »
C'est l'argument le plus célèbre de Lewis, et le plus discuté. Beaucoup disent que Jésus était un grand maître de morale, mais pas Dieu. Pour Lewis, c'est la seule position impossible : un homme qui prétend pardonner les péchés et être l'égal de Dieu est soit un fou, soit un imposteur, soit ce qu'il dit être.
La parole aux contradicteurs
- Contre le trilemme. L'argument suppose que les Évangiles rapportent fidèlement les paroles de Jésus, ce que contestent beaucoup d'historiens ; il oublie d'autres possibilités (Jésus aurait pu se tromper de bonne foi, ou ses disciples avoir développé ces paroles après coup). Ses défenseurs répondent que Lewis voulait surtout pousser son lecteur à prendre position.
- Elizabeth Anscombe, 1948. Au Socratic Club, cette philosophe catholique montre que l'argument de la raison, tel que formulé dans Miracles, est imprécis. Lewis reconnaît l'objection et récrit le chapitre.
- John Beversluis, 1985. Dans C.S. Lewis and the Search for Rational Religion, ce philosophe consacre un livre entier à réfuter ses arguments, ouvrant un débat qui dure encore.
- Les théologiens. Certains reprochent à Lewis des raccourcis, ou des positions peu habituelles pour un protestant (purgatoire, salut des non-chrétiens de bonne volonté).
Second plaidoyer : raconter
Lewis savait que les arguments ont leurs limites. Dans un poème, il demande à Dieu de le délivrer de ses propres « arguments brillants ». À partir des années 1950, il choisit une autre voie : raconter. Il disait vouloir, grâce au conte, « passer devant des dragons vigilants », ces réticences qui empêchent de ressentir ce qu'on croit savoir.
Ce que les essais démontrent, Narnia le fait vivre :
- la loi morale devient la Loi profonde gravée sur la Table de pierre ;
- le mythe devenu fait devient le sacrifice et le retour d'Aslan ;
- l'argument du désir devient le pays d'Aslan, « plus haut et plus loin » ;
- le salut des non-chrétiens de bonne volonté, si discuté, devient la figure d'Emeth, le Calormène accueilli par Aslan dans La Dernière Bataille.
Narnia ne démontre rien ; il permet de ressentir. C'est pourquoi Lewis refusait le mot d'allégorie : il ne traduisait pas ses arguments en images, il imaginait un monde où ils seraient vrais.
Pourquoi le lire aujourd'hui, croyant ou non
Parce qu'il prend les objections au sérieux, parce qu'il écrit avec clarté, et parce qu'il montre qu'on peut débattre de Dieu sans mépris. On peut ne pas être convaincu par ses arguments, préférer ses histoires, et apprécier un adversaire loyal.
Voir aussi
- Les Fondements du christianisme
- Miracles
- Le Problème de la souffrance
- L'Abolition de l'homme
- Dieu au banc des accusés
- D'autres mondes : essais et histoires (titre non traduit)
- Lire Narnia en chrétien… ou pas : une lecture ouverte
- Narnia est-il une allégorie ?
- Emeth, le Calormène loyal
- Des tranchées de l'Artois aux enfants des Kilns : comment deux guerres ont ouvert l'armoire
- Le lexique de Jack : douze idées de Lewis et la scène de Narnia qui les montre
sources inspiration
- https://fr.wikipedia.org/wiki/C._S._Lewis
- https://en.wikipedia.org/wiki/C._S._Lewis
- https://en.wikipedia.org/wiki/Lewis%27s_trilemma