L'alter ego et l'anti-moi : Arthur Greeves et Owen Barfield, les deux amitiés qui ont fait Lewis




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Lewis distinguait deux sortes d'amis : celui qui partage tous vos goûts et celui qui partage vos questions mais arrive toujours à la conclusion inverse. Il a eu la chance d'avoir les deux. Arthur Greeves, le voisin de Belfast, a reçu ses confidences pendant cinquante ans ; Owen Barfield, l'avocat philosophe, a démoli ses certitudes.
Lewis distinguait deux sortes d'amis : celui qui partage tous vos goûts et celui qui partage vos questions mais arrive toujours à la conclusion inverse. Il a eu la chance d'avoir les deux. Arthur Greeves, le voisin de Belfast, a reçu ses confidences pendant cinquante ans ; Owen Barfield, l'avocat philosophe, a démoli ses certitudes.
- Arthur Greeves (1895-1966), rencontré en 1914 autour d'un livre de mythes nordiques.
- Owen Barfield (1898-1997), rencontré à Oxford en 1919 : leur « Grande Guerre » d'idées dure des années.
- Le premier reçoit la lettre où Lewis annonce sa conversion ; le second l'empêche de rester athée.
- Lucy Barfield, fille adoptive d'Owen, est la dédicataire du Lion.
Deux sortes d'amis
Selon Lewis, le premier ami est un « alter ego » : il partage vos goûts, et sa rencontre vous révèle que vous n'êtes pas seul au monde. Le second ami est une sorte d'« anti-moi » : il s'intéresse aux mêmes choses que vous, mais arrive toujours aux conclusions opposées. Le premier vous conforte, le second vous oblige à penser. Lewis a trouvé le premier à quinze ans, à Belfast, et le second à vingt ans, à Oxford.
Arthur, l'alter ego
« Toi aussi ? »
En avril 1914, Jack, quinze ans, rend visite à un voisin malade, Arthur Greeves, qu'il connaît à peine. Sur la table de chevet, un livre : Myths of the Norsemen. « Tu aimes ça ? » « Et toi ? » Les deux garçons se découvrent la même passion pour le Nord, les dieux et les sagas. Lewis fera de cette scène le modèle de la naissance d'une amitié, au cœur de son chapitre sur l'amitié dans Les Quatre Amours.
Le confident
Arthur, de santé fragile, issu d'une famille aisée et très pieuse, étudie la peinture à la Slade School de Londres mais n'en fera pas son métier. Il reste toute sa vie à Belfast, puis s'installe à Crawfordsburn, dans le comté de Down. Pour Lewis, il est celui à qui l'on peut tout dire : les lectures, les paysages, les tourments de l'adolescence, les doutes. Les lettres à Greeves, publiées sous le titre They Stand Together (1979), puis dans la correspondance complète, sont la source principale sur sa jeunesse et sa conversion. C'est à Arthur qu'il écrit, le 1er octobre 1931 : « Je viens de passer de la croyance en Dieu à la croyance au Christ. »
Ce qu'Arthur a appris à Jack
Lewis, intellectuel brillant, était un snob en matière de goût. Arthur lui apprend l'amour des choses simples : les romans anglais classiques, les paysages ordinaires, le homely, ce qui est familier et chaleureux. Lewis reconnaîtra lui devoir une grande part de sa sensibilité.
Une fidélité sans jugement
Arthur Greeves était homosexuel, ce qu'il avait confié à Lewis dans leur jeunesse. Les lettres montrent un Lewis qui, malgré ses convictions, n'a jamais rompu ni condamné son ami, et lui est resté fidèle jusqu'au bout. Les biographes relèvent la délicatesse de cette amitié, très inhabituelle pour l'époque. Lewis passe ses vacances chez Arthur presque chaque été ; c'est chez lui, en août 1932, qu'il écrit en deux semaines Le Retour du pèlerin. Il lui rend une dernière visite en 1958 avec Joy. Arthur meurt en 1966, trois ans après Jack.
Owen, l'anti-moi
L'ami qui dit non
Lewis et Barfield se rencontrent en 1919, étudiants à Oxford, et ne cesseront plus de se disputer amicalement. Lewis l'appelait « le meilleur et le plus sage de mes maîtres officieux ».
La « Grande Guerre »
Dans les années 1920, Barfield adhère à l'anthroposophie de Rudolf Steiner, une doctrine spirituelle que Lewis juge fumeuse. S'ensuit, de 1923 à 1931 environ, ce qu'ils appellent leur « Grande Guerre » : des lettres, des traités, des marches interminables. Barfield attaque ce que Lewis appellera ensuite le « snobisme chronologique », l'idée que les croyances anciennes sont fausses parce qu'elles sont anciennes. Il montre aussi à Lewis que son matérialisme est incohérent : si la pensée n'est qu'un phénomène chimique, comment prétendre qu'elle dit vrai ? Lewis ne se convertit pas à l'anthroposophie, mais il sort de ces débats incapable de rester athée.
Le philosophe du langage
Dans Poetic Diction (1928), Barfield soutient que les mots anciens portaient un sens unifié, à la fois concret et spirituel, que les langues modernes ont éclaté. Tolkien en est profondément marqué. Barfield publiera ensuite Saving the Appearances (1957), un livre important d'histoire de la conscience.
L'avocat de Lewis
Faute de pouvoir vivre de sa plume, Barfield travaille trente ans dans le cabinet d'avocats familial, à Londres. Il participe aux Inklings quand il est de passage à Oxford, gère les finances de Lewis, crée pour lui un fonds discret pour ses dons, et devient son exécuteur testamentaire. Il meurt en 1997, à 99 ans, dernier survivant des Inklings.
Ce que les deux amis ont laissé dans Narnia
- Des dédicaces. Lewis dédie L'Allégorie de l'amour à Barfield. Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique est dédié à sa fille adoptive, Lucy Barfield, filleule de Lewis : « tu es déjà trop grande pour les contes de fées… mais un jour tu seras assez âgée pour recommencer à les lire ». L'Odyssée du Passeur d'Aurore est dédiée à son fils adoptif, Geoffrey.
- Deux modèles d'amitié. Les amitiés de Narnia ressemblent tantôt à celle d'Arthur (Jill et Eustache, compagnons qui se découvrent), tantôt à celle d'Owen (Shasta et Aravis, qui commencent par se contredire).
- Une idée de Barfield. Le refus du « snobisme chronologique » traverse les Chroniques : les Telmarins ont fait oublier le Vieux Narnia, et ce sont les vieux récits qui disent vrai.
Et nous ?
Lewis pensait que l'amitié était le plus négligé des amours modernes. Ces deux portraits invitent à se demander qui est, dans nos vies, l'ami qui nous ressemble, et celui qui ose nous contredire.
Voir aussi
- Les Quatre Amours
- Le Retour du pèlerin (titre non publié en français)
- Correspondance complète (non traduite)
- L'Allégorie de l'amour (titre non traduit en français)
- Huit adresses, huit livres : la carte de l'œuvre de Lewis
- De la boîte à biscuits au pays d'Aslan : la « Joie », le désir secret qui relie toute l'œuvre de Lewis
- Du « Grand Coup » au professeur Kirke : les maîtres de Lewis et leurs doubles de fiction
- Le lexique de Jack : douze idées de Lewis et la scène de Narnia qui les montre
- Les Inklings, un club littéraire
- Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique
sources inspiration
- https://en.wikipedia.org/wiki/Arthur_Greeves
- https://en.wikipedia.org/wiki/C._S._Lewis
- https://en.wikipedia.org/wiki/Owen_Barfield